À première vue, la plaque de marbre noir pourrait passer pour un caprice ostentatoire. Pourtant, dans une banlieue cossue de Bucarest, l’inscription dorée « Maison de la sorcière Mihaela Minca » dit surtout une trajectoire sociale improbable. Celle d’une femme devenue riche, influente, et écoutée dans un pays où l’autorité reste massivement masculine.
Assise dans un salon aux airs de palais privé, Mihaela Minca déroule son histoire sans détour. Mariée à 13 ans, selon une union arrangée, elle a connu très tôt ce que signifiait « être une femme » dans sa communauté : obéir, tenir la maison, s’effacer. « On attendait de moi que je sois une épouse accomplie, une adulte responsable, alors que j’étais encore une enfant », raconte-t-elle. Une ligne rouge, toutefois, n’a jamais été franchie : celle de la transmission. Ses filles, insiste-t-elle, n’ont pas subi le même destin. Études, indépendance, choix de vie : « C’est la seule tradition que j’ai refusé de perpétuer. »
À ses côtés, Cassandra Buzea, l’une de ses filles, acquiesce. Elle parle d’un apprentissage mené à temps choisi, avant le mariage, mêlant savoirs pratiques et initiation à la magie. « Cette liberté m’a permis de devenir une femme forte, puis une mère solide. » Chez les Minca, la sorcellerie n’est pas qu’un héritage : c’est un levier.
Cette réussite financière a désormais une traduction concrète. À quelques kilomètres de là, un vaste bâtiment est en construction. Une académie de magie, annonce la famille. Un musée dédié à la culture rom, des salles de cours, un dortoir. L’ouverture est prévue pour 2026. Pendant plusieurs semaines, des femmes y seront accueillies gratuitement pour se former ou approfondir leurs pratiques. L’initiative est rare, presque provocante, dans un pays où les femmes roms restent souvent confinées à la sphère domestique.
« Le mariage précoce existe encore. Une fois mariée, une jeune fille devient exécutante du foyer. Sa valeur sociale dépend largement de la réussite économique », observe Cristian Andrei, directeur de l’Institut des relations humaines, qui travaille auprès des populations roms. Dans ce cadre, le patrimoine et la visibilité des grandes lignées de sorcières offrent un contre-modèle : imparfait, mais réel.
SORCIÈRES DES VILLES ET DES CAMPAGNES
La Roumanie compte aujourd’hui environ 4 000 praticiennes, selon l’agence Reuters. Mais toutes n’évoluent pas dans le même univers. Dans les villages, la magie se chuchote. Elle soigne, protège, répare. En ville, la sorcellerie s’affiche, se revendique et s’exporte. Les premières parlent de remèdes et de plantes. Les secondes revendiquent la divination, la prédiction, la puissance.
Camelia Burghele, anthropologue spécialiste du surnaturel contemporain, sourit en évoquant ces nouvelles figures : « Elles sont parfois mieux numérisées que le système éducatif roumain. » Réseaux sociaux, clientèle internationale, stratégies de visibilité : les « e-sorcières », souvent issues de la communauté rom, ont fait de la magie une activité entrepreneuriale assumée.
À l’inverse, dans les zones rurales, la pratique reste discrète. Irina Pop, originaire de Săpânța, se souvient d’un temps où l’on consultait sans en parler. « Quand un mariage était contesté, il arrivait qu’on jette un sort. La jeune fille tombait malade, s’évanouissait. On l’emmenait alors voir une désenchanteuse. » Personne ne s’en étonnait vraiment.

(Crédit photo Adobe Stock)
À Letea, à l’est du pays, le chercheur Alexandru Chiselev évoque lui aussi un souvenir d’enfance : une blessure soignée à l’argile, une femme murmurant des formules incompréhensibles. « Je n’ai rien compris, mais j’ai senti que cela comptait. » Aujourd’hui encore, explique-t-il, beaucoup consultent. Peu l’admettent.
Dans ces villages, les sorcières pallient parfois l’absence de services publics. Elles connaissent les plantes, les gestes, les mots. Leur réputation circule longtemps après leur mort. Certaines, comme « grand-mère Maréna », recevaient des offrandes, voire des privilèges accordés par la communauté. « Il faut rester en bons termes avec une sorcière. On la salue, on parle bien d’elle, au cas où », résume Otilia Hedeșan, professeure à l’université de Timișoara.
Autour de ces figures gravite tout un imaginaire : des femmes aux jambes interminables, des diables déguisés en poules protectrices, des coquilles d’œufs capables de chasser la pluie. Autant de récits qui continuent de circuler. Selon une étude du sociologue Vintilă Mihăilescu, 40 % des habitants de Bucarest auraient déjà consulté une sorcière.
UN POUVOIR AU FÉMININ
Derrière la croyance, il y a un rapport de force. « Dans le village traditionnel, le pouvoir concret appartient aux hommes. Les femmes ont investi un autre espace : celui de l’imaginaire », analyse Camelia Burghele. La magie devient alors un territoire de décision, d’influence et parfois de richesse.
Le contraste est saisissant dans un pays qui figure depuis des années en dernière position de l’indice européen de l’égalité de genre. En 2022, un quart de la population roumaine estimait normal qu’un homme empêche sa conjointe de sortir seule ou de fréquenter ses propres amis, selon un baromètre dirigé par la politologue Ionela Băluță.
Les discours féministes peinent à s’imposer. « Toute revendication égalitaire est encore associée à la rhétorique de l’époque communiste. Cela freine leur réception », constate la chercheuse. Dans ce contexte, le pouvoir des sorcières apparaît comme une anomalie mais aussi comme une échappatoire.
La société roumaine reste divisée. Pour certains, ces femmes incarnent une autorité respectée. Pour d’autres, elles ne sont que des escrocs bien organisés. Leur influence, pourtant, ne fait guère débat.
Camelia Burghele rappelle que plusieurs figures publiques ont reconnu avoir consulté des sorcières. Dans les années 1990, l’ancien président Ion Iliescu les avait même remerciées publiquement après une victoire électorale. Plus récemment, des rituels collectifs ont été organisés pour soutenir l’entrée de la Roumanie dans l’espace Schengen.
En 2011, l’État a officiellement inscrit la sorcellerie parmi les professions reconnues. L’idée de la taxer a toutefois provoqué une levée de boucliers. Certaines praticiennes ont menacé de lancer des sorts contre les députés concernés. L’anecdote a fait sourire, mais la réaction politique fut bien réelle : plusieurs élus se sont mis à porter du violet, censé protéger des malédictions. Le projet de loi a été abandonné.
Reste une question ouverte : dans ce bras de fer silencieux, qui a réellement triomphé ? La loi, ou l’imaginaire. Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter pour recevoir toute notre actualité.
François Deymier (rédaction btlv source GEO – photo home page @btlv via adobe stock)










