Dans les froides contrées de la Sibérie occidentale, des forces mystérieuses modifient discrètement le paysage avant de libérer leur puissance de manière spectaculaire. Ces événements inhabituels et peu étudiés mettent en lumière l’instabilité croissante d’un sous-sol influencé par la géologie locale et le réchauffement climatique.
Les paysages de l’Arctique, longtemps perçus comme des lieux figés et silencieux, cachent en réalité sous leur surface glacée des tensions accumulées depuis des millénaires. Avec le réchauffement climatique, le pergélisol devient de plus en plus vulnérable, provoquant des événements violents qui remettent en question notre compréhension de ces régions. C’est pourquoi les cratères explosifs de Sibérie suscitent l’intérêt des scientifiques du monde entier. Ces zones, autrefois considérées comme inertes, cachent une activité intense sous leur surface.
UN SOUS-SOL VIVANT
La péninsule de Yamal, qui semble être une vaste étendue de toundra gelée et silencieuse, cache en réalité des forces gigantesques en mouvement. Le pergélisol de cette région est hétérogène, avec une structure influencée par les cryopegs, des poches d’eau salée enfouies sous plusieurs dizaines de mètres. Dans un article publié dans Geophysical Research Letters, une équipe dirigée par Ana Morgado a souligné l’importance de l’osmose dans la formation des cratères. Lorsque l’eau de fonte de surface s’infiltre dans ces cryopegs, elle crée une pression qui comprime le sol gelé au-dessus.
Ce processus discret fonctionne comme un piston inversé. L’eau augmente progressivement le volume du cryopeg, augmentant ainsi la pression. Quand cette pression atteint un seuil critique, le pergélisol se fissure brutalement, libérant le méthane emprisonné depuis longtemps et créant ces impressionnantes cavités.
COMMENT LES CRATÈRES EXPLOSIFS DE SIBÉRIE RÉVÈLENT LA PRESSION SOUTERRAINE DU MÉTHANE
Appelés GECs (cratères d’émission de gaz), ces cratères explosifs se distinguent par leur forme unique avec des parois verticales et un diamètre remarquable. Certains cratères dépassent les 50 mètres de profondeur, ce qui est rare. Cependant, leur formation est limitée aux péninsules de Yamal et Gydan, suscitant des interrogations chez les scientifiques.
La fonte du pergélisol affecte l’ensemble de l’Arctique, mais ces explosions semblent se limiter à cette région spécifique. Sous la direction de Helge Hellevang, une équipe de l’université d’Oslo, citée par Science of the Total Environment, propose une explication supplémentaire. Les failles géologiques sous-jacentes agiraient comme des conduits. Le méthane, provenant des immenses réserves de gaz naturel enfouies sous le sol gelé, remonterait progressivement le long de ces failles jusqu’à atteindre la couche de permafrost. Lorsque cette couche se réchauffe et s’amincit, elle devient une membrane que l e méthane parvient à traverser, provoquant l’explosion.
Ce modèle explique la profondeur et l’ampleur des éjections observées autour des cratères. Il fournit également une explication sur l’absence de formations similaires dans le reste de l’Arctique, malgré des conditions de surface identiques. Ces phénomènes ne se produisent que lorsqu’il y a des failles verticales et des réservoirs de gaz en profondeur.
UNE NOUVELLE BOUCLE CLIMATIQUE ALIMENTEE PAR CES EXPLOSIONS INVISIBLES
Chaque explosion relâche de grandes quantités de méthane, un puissant gaz à effet de serre, dont l’impact sur le réchauffement climatique est 80 fois plus important que celui du CO2 sur une période de 20 ans. Localement, cette libération massive modifie instantanément la température du sol, tandis que globalement, elle renforce l’effet de serre, contribuant à un réchauffement plus rapide de l’Arctique. Des recherches norvégiennes, mettent en avant cette dynamique de rétroaction climatique. Plus la température de la terre augmente, plus il y a de lacs en surface et de zones de sol dégelé.
Ces zones vulnérables augmentent la porosité du permafrost et favorisent la formation de nouveaux cratères. Ce cycle pourrait s’intensifier avec l’augmentation des températures, transformant un phénomène rare en un phénomène courant. Certaines de ces dépressions se remplissent d’eau rapidement, devenant ainsi des lacs thermokarstiques.
Il est donc plausible que d’autres cratères explosifs en Sibérie aient été ignorés jusqu’à présent. Dans ce paysage immuable, la terre continue de libérer par intermittence la pression accumulée dans ses profondeurs. Les scientifiques estiment que cette menace souterraine, longtemps restée cachée, pourrait devenir l’un des indicateurs les plus significatifs du changement climatique actuel. Pour ne rien manquer de l’actualité liée au dérèglement climatique, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
Bob Bellanca (rédaction btlv source Sciencedirect – photo home page @btlv)









