On a appris à regarder le commencement comme on regarde une carte ancienne : océans bouillonnants, fumerolles chargées de minéraux, éclairs zébrant une atmosphère dense. La vie aurait profité de cette agitation. Chaleur, eau liquide, réactions rapides. Une Terre encore instable mais déjà hospitalière, au moins chimiquement. L’image tient depuis Darwin et sa « petite mare », reprise, raffinée, modernisée par Oparine, puis par les expériences de Miller et Urey. Les briques apparaissent, les acides aminés s’assemblent, l’ARN prend forme. Le scénario paraît presque logique.
Et pourtant, quelque chose résiste. Des fragments sombres venus de l’espace compliquent cette histoire trop nette. Dans les météorites, on trouve des bases azotées, des sucres, des acides aminés. Murchison en a livré une collection saisissante. Les minéraux portent les cicatrices d’anciennes circulations d’eau chauffée par des éléments radioactifs nés d’une supernova. Même dans le froid du vide, la chaleur a pu surgir de l’intérieur. Déjà, la frontière entre Terre et cosmos se brouille.
DES MESSAGERS COSMIQUES
Collectés par la mission Osiris-Rex, les échantillons de l’astéroïde Bennu sont toujours en cours d’analyse un an après leur retour sur Terre. Des échantillons rapportés intacts, sans le soupçon de contamination terrestre. On les ouvre comme on entrouvre une archive scellée depuis 4,5 milliards d’années. Les analyses s’accumulent. Des molécules organiques, oui. Mais surtout des signatures isotopiques inattendues. La glycine, la plus simple des acides aminés, ne raconte pas l’histoire prévue. On l’imaginait née dans l’eau liquide, via la synthèse de Strecker, au contact du cyanure, de l’ammoniac, d’aldéhydes. Les proportions isotopiques ne suivent pas ce modèle. Elles pointent ailleurs. Vers la glace. Vers des surfaces exposées aux radiations, loin du Soleil, là où la température ne favorise rien d’évident.

L’astéroïde Bennu – Crédit photo : @adobe stock
DES TRAJECTOIRES CHIMIQUES DIVERGENTES
Le contraste avec Murchison est net. Même molécule, trajectoires différentes. Les corps parents n’ont pas évolué dans les mêmes régions du disque protoplanétaire. Les isotopes de l’azote varient dans l’acide glutamique d’une manière que l’on n’attendait pas. Rien d’exotique au sens biologique : les mélanges restent racémiques, gauche et droite en quantités égales. Mais la chimie ne se laisse plus enfermer dans un unique décor thermique.
Le froid, qu’on tenait pour un ralentisseur, devient un laboratoire. Stanley Miller l’avait pressenti. Une fiole oubliée à –78 °C pendant vingt-cinq ans. À l’ouverture, des bases de l’ARN et de l’ADN, des acides aminés. Les réactions ont pris leur temps. La fragilité des molécules n’a pas été consumée. La glace concentre, protège, laisse les radiations faire leur œuvre.
L’ARN, instable sous la chaleur, y trouve un refuge crédible. Un monde à ARN dans un environnement glacial cesse d’être paradoxal. La vie ne surgirait pas d’un excès d’énergie, mais d’un équilibre ténu entre immobilité et irradiation. Une chimie lente, presque silencieuse.
L’ÉNIGME PERSISTANTE
Reste la chiralité. Sur Terre, une seule orientation moléculaire domine. En laboratoire, tout naît en double. Bennu n’offre pas la clé : les deux formes coexistent. L’asymétrie fondamentale du vivant demeure intacte, mystérieuse.
Alors le décor change. Peut-être que l’histoire ne commence pas dans une mer tiède mais dans une croûte glacée, loin du tumulte solaire. Peut-être que les briques du vivant ont voyagé, enfermées dans des astéroïdes, avant de tomber dans les océans de l’Hadéen. La chaleur n’est plus la seule matrice possible. Le froid, longtemps écarté, réclame sa part dans le récit. Pour ne rien manquer de notre actualité, inscrivez-vous à la newsletter btlv
François Deymier (rédaction btlv source Futura– photo home page @btlv via adobe stock)







