23 mars 2021 — Pour le spécialiste des textes bibliques Idan Dershowitz, un texte annoncé comme faux au 19e siècle ne serait pas seulement authentique, il serait en fait un texte qui aurait précédé le Deutéronome (ndlr : livre de la Loi donnée par Dieu à Israël par l’intermédiaire de Moïse). Comme on pouvait l’imaginer, cela fait débat car tout le monde n’est pas d’accord. Le Deutéronome décrit certains des événements des débuts d’Israël et évoque plusieurs lois imposées par Dieu, y compris les dix commandements. Si de nombreux chercheurs pensent que le Deutéronome fut écrit il y a environ 2700 ans, l’écriture du texte biblique qui fait débat serait plus vielle. Dans un article du New York times et dans d’autres médias américains, l’affirmation du chercheur en question a suscité de grandes interrogations. La plupart des chercheurs contactés par les journalistes ont exprimé des doutes, affirmant qu’ils pensent que le texte est en fait un faux.
UN ARTEFACT DE 16 FRAGMENTS
Le texte écrit en paléo-hébreu sur 16 fragments de cuir arrive en Europe en 1883 grâce à un certain Moses Wilhelm Shapira, un marchand d’antiquités basé à Jérusalem. A cette époque, l’homme le montre à un comité d’érudits en Allemagne, qui le rejettent le considérant comme un faux. Shapira rejoint par la suite la Grande-Bretagne où il propose de vendre les 16 fragments au British Museum pour 1 million de livres. Un expert du musée refusera la vente considérant lui aussi le texte comme un faux.
SA DISPARITION
Shapira se suicidant l’année suivante, en 1884, sa veuve vendra le texte à un libraire du nom de Bernard Quaritch. Si depuis environ 1900, sa piste a été perdue, un certain nombre d’exemplaires du manuscrits sont remontés à la surface aujourd’hui.
Dans un article publié dans le numéro de mars de la revue Zeitschrift für die Alttestamentliche Wissenschaft et dans un livre récemment publié « The Valediction of Moses : A Proto-Biblical Book » (Mohr Siebeck, 2021), Idan Dershowitz, spécialiste de la Bible hébraïque et son exégèse à l’Université de Potsdam, en Allemagne, a expliqué pourquoi le texte est non seulement authentique, mais pourquoi il devance le Deutéronome. Dans la « Valediction de Moïse », Dershowtiz raconte que Dieu ordonne à Moïse de conquérir les terres d’un roi nommé Sihon.
« Moïse et les Israélites attaquent ensuite Sihon à Jahaz, tuent tout le monde et occupent toutes les villes du roi. C’est un récit court et simple », a écrit Dershowitz dans son ouvrage. Bien qu’il soit plus court que le Deutéronome, le texte, dit-il, comprend les dix commandements. Si les deux textes parlent de la conquête des terres de Sihon, le Deutéronome comprend une description plus longue et précise de l’histoire. Pour Idan Dershowitz ce texte est plus court, et a été écrit avant le livre du Deutéronome. « Loin d’être un dérivé du Deutéronome, ce texte est en fait son ancêtre». Pour étayer ses affirmations, le spécialiste avance de nombreux arguments.
D’une part, les propres notes de Shapira montrent qu’il avait du mal à comprendre le texte. Cela prouve qu’il n’a pas falsifié le document lui-même. « Si Shapira était le ou l’un des faussaires du manuscrits, pourquoi ses documents personnels montrent qu’il n’a pas réussi à les déchiffrer ? ». Deuxièmement, Dershowitz soutient que l’histoire de la découverte du texte est remarquablement similaire à la façon dont les manuscrits de la mer Morte ont été découverts dans les années 1940.
« Selon son témoignage, c’est au cours de l’été 1878 que Shapira aurait entendu parlé pour la première fois d’anciens fragments de manuscrits en cuir qui avaient été découverts par des Bédouins dans une grotte près de la mer Morte, au-dessus de Wadi al-Mujib ».
Shapira affirmait les avoir acheté aux Bédouins pour une somme modique. Cette histoire de texte trouvé par des Bédouins dans une grotte près de la mer Morte est très similaire à la façon dont les manuscrits de la mer Morte ont été trouvés dans les années 1940, rappelle Dershowitz, même si ces derniers n’ont été trouvés que des décennies après la mort de Shapira. Parmi ses autres arguments, Dershowitz affirme qu’un faussaire du XIXe siècle ne pouvait probablement pas connaître certains des mots paléo-hébreux utilisés dans le texte.
Il note également que les Bédouins, à qui Shapira dit avoir acheté le texte, auraient eu peu de raisons de créer une contrefaçon aussi élaborée étant donné qu’ils n’avaient reçu qu’une toute petite somme d’argent.
UN FAUX ET RIEN QU’UN FAUX
Plusieurs chercheurs interrogés au sujet de ce manuscrit ont exprimé leur scepticisme et ont déclaré, malgré les arguments de Dershowitz que le texte était probablement un faux. De leur côté, les chercheurs les plus sceptiques, soulignent que le texte a été perdu pendant plus d’un siècle, ce qui rend impossible la réalisation de tests scientifiques. De plus, Shapira, d’après eux, était connu pour avoir vendu dans les années 1870 des contrefaçons dont plusieurs objets Moabites (ndlr : Le Moab est une région montagneuse de Jordanie qui s’étend le long de la côte est de la mer Morte) qui se sont avérés être des faux. D’autre part, l’écriture du texte contiendrait un certain nombre de caractères inhabituels qui suggèrent l’intervention d’un faussaire du XIXe siècle.
« Les affirmations spectaculaires nécessitent des preuves spectaculaires et convaincantes, et nous ne les avons tout simplement pas en ce qui concerne les rouleaux de Shapira. Pour Christopher Rollston , professeur de langues et littératures sémitiques du Nord-Ouest à l’Université George Washington, qui a donné une longue liste de raisons pour lesquelles le texte est probablement un faux : « nous avons plutôt des preuves hypothétiques et circonstancielles, au mieux. Et cela ne fera tout simplement pas l’affaire », avant de rajouter « le script des rouleaux de Shapira est imparfait, et ces défauts sont similaires aux types de défauts souvent trouvés dans les falsifications modernes au cours des décennies ».
Sidonie White Crawford, professeure émérite à l’Université du Nebraska-Lincoln, qui est une experte de la Bible hébraïque et de la langue hébraïque, a également trouvé les arguments de Dershowitz peu convaincants « La question de l’authenticité est basée sur les restes matériels, qui sont maintenant manquants et ne peuvent pas être testés, et une analyse de l’écriture manuscrite », a-t-elle déclaré notant que de précédentes études paléographiques du texte ont montré qu’il contient des caractéristiques inhabituelles qui indiquent un faux. Aux XXe et XXIe siècles les études du texte ont été menées sur des copies manuscrites, tandis que celles effectuées au XIXe siècle le furent sur le texte original.
Devant toutes ces déclarations, Dershowitz a répliqué que les erreurs paléographiques que les savants ont identifiées peuvent être le résultat des études réalisées sur des copies. Pour lui, les spécialistes du XIXe siècle auraient pu introduire des erreurs en recopiant le texte à la main. En d’autres termes, le texte réel pourrait être différent des copies manuscrites que l’on trouve aujourd’hui.
Si une grande majorité de chercheurs estiment que nous sommes en présence d’un faux, d’autres ont laissé ouverte la possibilité d’un texte authentique comme Michael Langlois, professeur de théologie à l’Université de Strasbourg « Sur la base des quelques dessins qui ont été réalisés à l’époque, les fragments semblent être des faux mal exécutés, ce qui ne serait pas surprenant, car Shapira avait déjà été impliqué dans une affaire de contrefaçon quelques années auparavant »….. « D’un autre côté, il est possible que les copies et non les fragments eux-mêmes aient été mal exécutés. Hélas, nous n’avons pas les fragments en question. D’où le dilemme. Je dirais donc qu’il est techniquement possible que les fragments étaient, en fait, authentiques ». Comme très souvent dans ce genre d’affaire, il va surement falloir attendre des années avant que l’on ait le fin mot de l’histoire.
Bob Bellanca (rédaction btlv)





