Compter à rebours depuis dix, atteindre huit, sombrer. Trois heures plus tard, rouvrir les yeux comme après un simple battement de cils. C’est cette expérience banale, vécue par des millions de patients chaque année, qui intrigue aujourd’hui une poignée de chercheurs décidés à traquer la conscience là où elle disparaît. Où part-elle, exactement, pendant qu’un chirurgien opère ? La question paraît naïve. Elle est en réalité vertigineuse.
Voilà près de deux siècles que les médecins endorment leurs patients sans savoir précisément pourquoi leurs produits fonctionnent. On sait que certains anesthésiques modifient les canaux ioniques et perturbent les neurotransmetteurs, coupant momentanément la transmission des signaux cérébraux. Mais le mécanisme intime, celui qui fait basculer un être conscient dans le néant puis le ramène intact, échappe encore aux manuels. Et pour cause : personne ne s’accorde vraiment sur ce qu’est la conscience.
Certains scientifiques ont retourné le problème. Puisque l’anesthésie éteint la conscience, autant s’en servir comme d’un interrupteur pour l’étudier. Une hypothèse, longtemps marginale, gagne du terrain dans ces travaux : la conscience naîtrait de phénomènes quantiques, notamment de l’intrication, cette étrange propriété qui relie des particules à distance. La théorie la plus connue en la matière porte un nom un peu barbare, la réduction objective orchestrée, formulée par le mathématicien Roger Penrose et l’anesthésiste Stuart Hameroff. Elle situe le siège du phénomène dans les microtubules, ces minuscules structures qui charpentent nos cellules.
L’objection classique tient en une phrase : le cerveau est trop chaud, trop humide, trop bruyant pour héberger la moindre opération quantique digne de ce nom. La plupart des physiciens balaient l’idée d’un revers de main. Sauf que certaines expériences, discrètement, commencent à fissurer ce consensus.
LE XÉNON, TÉMOIN GÊNANT
Publiée en 2018 dans la revue Anesthesiology, une étude sur le xénon a mis le feu aux poudres. Ce gaz noble, utilisé comme anesthésique, existe sous plusieurs formes isotopiques. Deux d’entre elles, le xénon-129 et le xénon-131, possèdent ce que les physiciens appellent un spin nucléaire. Les neuf autres n’en ont pas. Le spin, en clair, c’est ce qui rend une particule apte à s’intriquer avec une autre, le xénon-129, avec son spin de 1/2, étant particulièrement doué pour ce jeu-là.
Résultat de l’expérience : les isotopes dotés d’un spin endorment moins bien que les autres. Comme s’ils résistaient à leur propre pouvoir sédatif. Les auteurs y voient l’indice que l’intrication participe activement au maintien de la conscience. Hameroff a salué un « tournant ». Hartmut Neven, patron du laboratoire d’intelligence artificielle quantique de Google, a évoqué dans New Scientist une possible « expérience du pistolet fumant » de celles qui rendent une théorie difficile à contourner.
Mike Wiest, professeur au Wellesley College, se montre plus prudent. Il utilise lui aussi l’anesthésie dans ses recherches et considère qu’elle sert de loupe sur un objet flou, sans pour autant clore le débat. « Une lecture attentive des données penche du côté de la théorie microtubulaire, écrit-il, mais je ne prétends pas que la preuve soit définitive. » Nuance importante : ces protocoles ont un avantage rare dans un domaine gangrené par les querelles théoriques, ils sont reproductibles.
En 2024, Wiest a cosigné une autre étude, cette fois sur des rats. Son équipe a administré des molécules qui stabilisent les microtubules et observé que les animaux résistaient plus longtemps à l’anesthésie. Le résultat colle troublement à ce que prédisait Hameroff depuis les années 1990. Un faisceau d’indices se dessine, sans qu’aucune pièce ne suffise à emporter la conviction générale.
UNE HYPOTHÈSE QUI DÉPASSE LA MÉDECINE
Si la conscience s’avérait bel et bien enracinée dans le monde quantique, les implications déborderaient largement la salle d’opération. Nos particules pensantes pourraient être intriquées avec d’autres, ailleurs, au loin. L’idée a des airs de mysticisme, mais elle sort désormais de laboratoires très sérieux. En attendant, l’anesthésie reste ce qu’elle a toujours été pour les patients une parenthèse silencieuse et ce qu’elle devient peu à peu pour les chercheurs : un couloir dérobé vers l’une des énigmes les plus tenaces de la science. Pour ne rien manquer de l’actualité liée au cerveau, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
François Deymier (rédaction btlv source MIT News Prospection – photo home page @btlv via adobe stock)







