Et si notre conscience n’était pas l’exclusivité biologique de la Terre ? En 1514, Copernic a fait voler en éclats l’idée que nous occupions le centre de l’univers, reléguant notre planète au rang de simple satellite parmi une infinité d’autres. Aujourd’hui, les philosophes Eric Schwitzgebel et Jeremy Pober retravaille le concept, en appliquant cette même logique de « médiocrité copernicienne » à la conscience elle-même. Dans un récent papier de travail, le duo suggère que si la vie complexe a pu émerger ailleurs, il serait hautement improbable que nous soyons les seuls, dans tout le cosmos, à avoir hérité du privilège de l’expérience intérieure.
Tout repose sur le concept de « flexibilité du substrat ». En clair : une fonction peut-elle être assurée par des matériaux radicalement différents ? Pensez à un gobelet. Qu’il soit en plastique, en verre ou en métal, sa fonction première contenir un liquide reste inchangée. La matière importe moins que la capacité à remplir l’objectif. Si l’on applique ce raisonnement à la conscience, la question devient vertigineuse : est-elle nécessairement liée à notre biologie faite de carbone, ou s’agit-il d’une propriété capable de s’incarner dans des architectures matérielles dont nous n’avons même pas idée ?
Les auteurs ne s’amusent pas à définir ce qu’est précisément la conscience, un sujet qui divise déjà tous les experts terrestres. Ils parient plutôt sur l’existence, à travers l’univers, d’entités comportementalement sophistiquées. Si l’on accepte l’idée que le cosmos abrite une multitude de mondes capables d’abriter des formes de vie complexes, alors postuler que nous sommes les uniques détenteurs de l’étincelle consciente relèverait presque du biais cognitif, ou d’un anthropocentrisme que Copernic lui-même aurait probablement réfuté.
LE PARI DU NOMBRE
Le calcul a de quoi donner le tournis. En supposant, de manière conservatrice, qu’une galaxie puisse contenir environ un million de planètes où finit par émerger un niveau de sophistication comportementale similaire au nôtre, on arrive à des chiffres astronomiques sur l’échelle de l’univers observable : environ un quintillion de planètes. Dire, face à cette immensité, que seule notre petite niche biologique est « consciente » est une position qui devient difficile à défendre sans paraître désespérément conservateur.
Certains physiciens rechignent encore à cette idée de décentrement, voulant croire à une forme de rareté cosmique de la vie. Pourtant, les travaux de Pober et Schwitzgebel nous obligent à regarder ailleurs : vers des substrats « étranges », des méchanismes de pensée qui ne fonctionnent pas par neurones et synapses, mais par des flux de matières que nous ne savons pas encore identifier comme « vivants ».
Il reste une possibilité, certes moins séduisante, que nous soyons réellement les seuls. Peut-être que le « substrat » conscient est d’une exigence telle que seule la chimie terrestre a pu le permettre. Les auteurs ne prétendent pas avoir prouvé l’existence de ces êtres. Ils tracent un sillon théorique, une manière d’ouvrir la porte à une exobiologie qui ne serait plus seulement obsédée par la recherche d’eau liquide ou de signaux radio, mais par la compréhension de ce qui, fondamentalement, fait d’une entité un sujet.
En attendant, la réflexion reste ouverte. Si l’intelligence et la conscience sont des propriétés émergentes de la complexité, alors elles ne sont probablement pas des accidents de parcours, mais des phénomènes courants. Il est plus que probable que quelque part, sous d’autres cieux, une conscience réfléchit sur sa propre place dans l’univers, sans se douter une seconde que, quelque part dans une banlieue galactique oubliée, un primate un peu arrogant a passé des siècles à se demander s’il était seul. Pour ne rien manquer de l’actualité liée à la conscience, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
François Deymier (rédaction btlv source Science daily – photo home page @btlv via adobe stock)







