Les manuscrits de la mer Morte, découverts il y a plusieurs décennies, ont eu un impact majeur sur notre compréhension des racines chrétiennes et juives. Ces écrits, d’une valeur historique et religieuse inestimable, continuent de fasciner les chercheurs.
Bien que l’on sache qu’ils ont été rédigés entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère, il reste difficile de déterminer précisément la date de chaque manuscrit. Actuellement, une équipe de chercheurs internationaux, sous la direction de l’Université de Groningue, utilise une approche innovante.
En associant la datation au radiocarbone, l’intelligence artificielle et la paléographie, ils ont créé un modèle de prédiction de date, baptisé Enoch. Ce modèle offre des estimations de dates beaucoup plus fiables pour chaque manuscrit, basées sur des données empiriques.
DES MANUSCRITS PLUS ANCIENS
Cette avancée permet aux chercheurs de conclure que plusieurs manuscrits de la mer Morte sont en réalité plus anciens que ce que l’on croyait. Ils ont également réussi à prouver que deux fragments de manuscrits bibliques datent de l’époque de leurs auteurs supposés. Ces découvertes ont été publiées dans la revue scientifique PLOS One. Jusqu’à présent, la datation des manuscrits se faisait principalement grâce à la paléographie, l’étude des écritures anciennes. Toutefois, cette méthode traditionnelle manquait de fondements empiriques solides. Pour la majorité des manuscrits de la mer Morte, la date précise reste inconnue, et il n’existe pas d’autres manuscrits de la même époque pour effectuer une comparaison.
Entre les rares manuscrits en hébreu et en araméen, datés entre le 5ème et le 4ème siècle avant J.-C., et ceux du début du 2ème siècle après J.-C., il y a un vide temporel qui complique la datation précise des nombreux rouleaux et fragments de la collection des manuscrits de la mer Morte. Cette lacune a été comblée par les chercheurs du projet ERC « The Hands That Wrote the Bible ». Ils ont réalisé une datation au radiocarbone de 24 échantillons de parchemins, couplée à une analyse paléographique utilisant un modèle d’apprentissage automatique et une méthode de régression de crête bayésienne.
Les récentes datations au radiocarbone offrent des repères temporels fiables et empiriques, comblant ainsi le vide paléographique entre le IIe siècle après J.-C. et le IVe siècle avant J.-C. Ces datations apportent une évaluation objective des styles d’écriture des manuscrits analysés.
Fort de ces données, l’équipe de chercheurs a formé le modèle de prévision de dates Enoch. Pour ce faire, ils ont exploité un réseau neuronal profond, BiNet, conçu en interne pour identifier les motifs de traces d’encre dans les manuscrits numérisés. BiNet facilite l’examen approfondi des formes géométriques de l’encre à une échelle microscopique, y compris la courbure texturale et les formes allographiques des caractères. Ce réseau offre une approche empirique et quantitative pour étudier le style d’écriture manuscrite, surpassant ainsi les capacités de la paléographie classique.
La méthode de validation croisée a confirmé qu’Enoch est capable de prévoir des datations au radiocarbone basées sur le style d’écriture avec une marge d’erreur d’environ 30 ans. Cette précision est supérieure à celle des datations au radiocarbone directes pour la période allant de 300 avant notre ère à 50 après notre ère.
ENOCH, UNE VÉRITABLE RÉVOLUTION
Enoch, le tout premier modèle d’apprentissage automatique, est désormais opérationnel. Grâce à lui, il devient envisageable de dater les près de 1000 manuscrits de la mer Morte de cette époque. Les scientifiques ont franchi une étape significative en fournissant à Enoch des images binarisées de 135 parchemins, suivies d’une évaluation des dates prédites par des experts en paléographie. Grâce à ce procédé, les chercheurs disposent d’un outil puissant pour renforcer, ajuster ou modifier leurs propres estimations de date pour des manuscrits particuliers, souvent avec une précision de 50 ans pour les manuscrits vieux de plus de 2000 ans.
Enoch se distingue comme le premier modèle d’apprentissage automatique complet, utilisant des images brutes pour générer des prévisions de dates probabilistes pour les manuscrits, tout en assurant transparence et compréhension grâce à son architecture explicable. L’intégration de données géométriques basées sur les formes et les caractères avec des données empiriques (radiocarbone provenant de la physique) offre à la paléographie un niveau d’objectivité quantifiée inédit dans le domaine. En outre, les techniques utilisées pour Enoch peuvent servir à estimer la date de rédaction de divers ensembles de manuscrits dont la date est partiellement connue.
Les résultats initiaux des estimations de datation des manuscrits d’Hénoch, publiés dans un article de PLOS One, indiquent que plusieurs manuscrits découverts près de la mer Morte sont plus anciens que ce que l’on croyait. Cela entraîne une révision de l’analyse que les chercheurs doivent faire de l’évolution de deux styles d’écriture juifs antiques, connus sous les noms de « hérodien » et « hasmonéen ».
Pour être plus précis, les manuscrits écrits dans le style hasmonéen pourraient dater d’une période antérieure à l’estimation actuelle, qui se situe entre 150 et 50 avant Jésus-Christ. Par ailleurs, l’écriture de type hérodien serait apparue plus tôt que prévu, indiquant que ces deux styles d’écriture coexistaient depuis la fin du 2ème siècle avant notre ère, et non pas depuis le milieu du 1er siècle avant notre ère, comme c’était généralement admis.
Cette révision de la datation des manuscrits a des répercussions importantes sur notre perception des évolutions politiques et intellectuelles en Méditerranée orientale durant les époques romaine et hellénistique (ndlr : une période qui s’étend de la fin du 4ème siècle avant notre ère jusqu’au 2ème siècle de notre ère). Elle enrichit notre compréhension de l’alphabétisation en Judée antique, en relation avec les changements culturels, politiques et historiques, comme l’essor de la dynastie asmonéenne, l’urbanisation, et le développement de groupes religieux, y compris ceux qui ont produit les manuscrits de la mer Morte et les premières communautés chrétiennes. Pour ne rien manquer de l’actualité liée à l’archéologie mystérieuse, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
Bob Bellanca (rédaction btlv source Université de Groningue – photo home page @btlv)








