Communication animale : les chimpanzés cachent-ils les origines du langage humain ?

9 juillet 2026

C’est une petite révolution qui s’opère au cœur de la forêt ivoirienne. Longtemps, nous avons observé les chimpanzés avec une forme de condescendance, persuadés que leurs cris ne servaient qu’à exprimer des émotions brutes : la peur, l’excitation ou la faim. Mais voilà que les chercheurs du Max Planck Institute, après avoir passé des années à enregistrer des milliers de cris et sons chez trois groupes sauvages du parc national de Taï, viennent de faire voler en éclats cette vision archaïque. Non, les chimpanzés ne se contentent pas de ponctuer leur quotidien de cris isolés. Ils font bien mieux : ils combinent leurs sons, ils manipulent le sens de leurs messages, et ce faisant, ils nous tendent un miroir troublant sur nos propres origines linguistiques.

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L’idée reçue voulait que seul l’humain possède cette capacité presque mystique à agencer des sons pour créer du sens à l’infini, cette fameuse syntaxe qui permet de dire « l’homme mange » ou de transformer le sens d’un mot par sa simple place dans la phrase. Si l’on pensait les primates incapables d’une telle prouesse, c’est sans doute parce que nos recherches se limitaient trop souvent à des moments de stress, comme l’alerte aux prédateurs. En écoutant enfin ces animaux dans leur vie de tous les jours, avec patience et une attention renouvelée, les scientifiques ont découvert que leur répertoire vocal est bien plus malléable qu’on ne l’imaginait. Les chimpanzés Asanti et Akuna, observés in situ, ne font pas que « crier » ; ils construisent de véritables séquences.

LE SENS CACHÉ DES COMBINAISONS

Cédric Girard-Buttoz et son équipe ont isolé seize types de combinaisons sonores, et les résultats sont fascinants. Parfois, le chimpanzé combine deux sons pour additionner leur signification : un cri pour « manger » suivi d’un autre pour « se reposer » donne une phrase logique sur leur état immédiat. D’autres fois, la combinaison sert à préciser une intention, comme lorsqu’un signal de déplacement est couplé à un appel agressif pour clarifier une trajectoire. Plus surprenant encore, certains assemblages fonctionnent comme de véritables expressions idiomatiques. Ici, le signal A et le signal B ne signifient rien pris isolément, ensemble, ils créent un concept totalement neuf, comme ce cri de nidification qui naît de l’union de deux appels distincts. C’est la preuve que la structure, et non seulement le son, porte l’information.

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Ce système de communication, qualifié de hautement génératif, change radicalement la donne pour les biologistes de l’évolution. Si les bonobos et les chimpanzés sont capables d’une telle complexité, cela signifie que cette brique élémentaire de la langue n’est pas apparue par miracle chez l’Homo sapiens. Elle était très probablement présente chez l’ancêtre commun qui nous lie à ces grands singes, il y a plusieurs millions d’années.

Bien sûr, cela impose une remise en question profonde. Peut-être que notre système de communication est moins une exception biologique isolée qu’une version sophistiquée d’un talent plus ancien, partagé avec nos cousins. Ou alors, c’est simplement le signe que nous avons largement sous-estimé la richesse du monde animal tout entier, aveuglés par nos propres définitions du langage. Face à l’accélération du déclin de la biodiversité, une étude vient bousculer nos certitudes : et si nous avions fait fausse route sur le prétendu silence de la nature ? Longtemps, notre surdité a été interprétée comme une absence de langage, une solitude humaine au milieu d’un monde muet.

Pourtant, en tendant l’oreille, le constat change du tout au tout. Ce qui nous paraissait vide bruisse en réalité d’échanges sophistiqués, révélant un dialogue sauvage bien plus archaïque et complexe que nos modèles anthropocentrés ne l’avaient imaginé. Cette porosité nouvelle entre nos codes et ceux du vivant impose une remise en question brutale, effaçant une fois de plus cette ligne de démarcation que l’on croyait infranchissable entre l’humain et l’animal. Pour ne rien manquer de l’actualité liée à la communication animale, inscrivez-vous à la newsletter btlv.

François Deymier (rédaction btlv source  Science Advances – photo home page @btlv via adobe stock)

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