À sept cents kilomètres sous nos pieds, il y a de l’eau. Pas dans des poches, pas dans des lacs souterrains comme on pourrait l’imaginer, mais piégée, enfermée, dissoute dans la roche, fusionnée à elle. Trois fois le volume de tous les océans, caché dans la roche.
Tout est parti d’un réseau de deux mille sismomètres, plantés comme des sentinelles silencieuses à travers le continent, à l’écoute des secousses du monde. Cinq cents séismes, des milliers d’ondes. Les chercheurs ont écouté, observé, calculé. Ils ont vu les ondes ralentir, accélérer, se courber. À partir de ces distorsions, ils ont reconstitué ce qui se cache sous la croûte. Et là, au cœur du manteau, quelque chose clochait.
La ringwoodite. Nom presque irréel pour un minéral presque inconnu. C’est elle, l’éponge. Pas visible, pas palpable, mais omniprésente dans cette zone de transition où la Terre se transforme, entre 410 et 660 kilomètres de profondeur. Là où la pression broie tout sauf elle. La ringwoodite a une particularité : elle absorbe l’eau. Jusqu’à 1,5 % de son poids. Une fraction infime. Mais multipliée par des volumes géologiques ? On change d’échelle.
TRACES MARINES DANS LES PROFONDEURS DU MANTEAU
Il a fallu aller chercher plus loin encore pour comprendre d’où venait cette eau-là. Direction la Chine, dans la province d’Emeishan. Roches anciennes, témoins de l’histoire du manteau. Le bore oligo-élément qui n’a pas été établi comme étant essentiel pour l’Homme dans ces échantillons ne ment pas : c’est une empreinte d’eau salée, d’origine marine. Ce n’est pas une eau primordiale née avec la planète, mais une eau recyclée.
Et tout s’éclaire. L’eau des océans s’infiltre dans la croûte, transforme les roches, voyage avec les plaques qui s’enfoncent dans le manteau. Là, la ringwoodite la capture. Elle reste là, enfermée, compressée, pour des millions d’années. Puis un jour, un panache se soulève, une cheminée volcanique s’ouvre, l’eau remonte, jaillit, bouillonne, échappe à nouveau.
Ce cycle n’a rien d’un mythe. Il tourne depuis des milliards d’années, discret, implacable. Il explique pourquoi nos mers sont encore là, malgré les impacts, malgré le froid, malgré la violence du cosmos. L’eau n’est jamais vraiment perdue. Elle descend, elle revient. Un poumon liquide, tapi dans les entrailles de la planète.
LA MÉMOIRE LIQUIDE DU MANTEAU TERRESTRE
Mais qui aurait cru que le manteau était une éponge ? Ce n’est ni une mer cachée, ni un lac souterrain. Une eau liée, retenue au cœur du cristal, prisonnière des pressions abyssales. Ce n’est pas une nappe phréatique, c’est une mémoire. Et pas une mémoire humaine, pas une mémoire que l’on peut lire, mais une mémoire géologique, lente, sourde, inaltérable. Une eau fossile, mais vivante. Une eau mouvante, bien qu’immobile. Lenteur et immensité mêlées.
On imagine toujours les entrailles de la Terre comme un enfer sec et incandescent. Mais la Terre transpire. Elle garde son eau en elle, elle la fait tourner, remonter, s’échapper en silence dans un panache qui perce le plancher océanique, dans un jet de vapeur qui sort d’un volcan discret. L’eau n’est pas que pluie, mer ou fleuve. Elle est aussi roche, manteau, cristal.
CE N’EST PAS UNE DÉCOUVERTE
Ce que disent les chiffres, ce que révèlent les isotopes, ce que trahissent les secousses, c’est cette histoire : l’eau ne quitte jamais vraiment la Terre. Elle s’enroule, elle plonge, elle patiente. Elle devient structure, densité, pression. Et parfois, un séisme, une faille, un soulèvement, et elle revient, vieille de millions d’années, intacte. Un retour sans fracas. Ce n’est pas une découverte. C’est une révélation. Pour ne rien manquer de l’actualité liée à l’espace, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
François Deymier (rédaction btlv source Sciences civilisations – photo home page @btlv via adobe stock)








