Six cents kilomètres par seconde. C’est la vitesse à laquelle notre galaxie est aspirée vers quelque chose que personne n’a jamais vu. Quelque chose qui se cache précisément là où notre propre ciel nous aveugle derrière le disque lumineux de la Voie lactée, dans cette zone morte pour les astronomes, ce no man’s land optique que les chercheurs appellent sobrement la Zone d’évitement. Le Grand Attracteur est là, quelque part entre 150 et 250 millions d’années-lumière.
Ce n’est qu’en 1987 qu’un groupe de sept astrophysiciens surnommés les Sept Samouraïs, avec tout le sérieux que ça implique dans un laboratoire a compris que quelque chose clochait dans les mouvements de 400 galaxies elliptiques. Elles dérivaient toutes dans la même direction. Il ne s’agit pas d’une coïncidence, ni une traction, mais une masse phénoménale quelque part dans le noir, assez puissante pour gouverner des centaines de milliers d’objets cosmiques à la fois. Ce que personne ne pouvait expliquer alors, c’est que cette force agissait déjà depuis des milliards d’années, discrètement, sans laisser la moindre trace visible dans le ciel.
UN SUPERAMAS GRAND COMME L’IMPOSSIBLE
En 2014, une équipe internationale a mis un nom sur l’ensemble de la structure. Laniakea, en hawaïen : l’immense ciel. Un superamas de 500 millions d’années-lumière de diamètre, cent mille galaxies, la masse cumulée de cent millions de milliards de soleils. Le Grand Attracteur en est le fond, le point le plus bas de cette vallée gravitationnelle où tout glisse lentement. La Voie lactée glisse aussi. Depuis des milliards d’années. Et elle n’est pas seule, toute notre région de l’univers observable participe au même mouvement, embarquée dans une chorégraphie gravitationnelle dont nous ne percevons même pas le rythme depuis notre point d’observation.
Ce qui rend le tableau proprement vertigineux, c’est moins la vitesse que la destination. Ou plutôt : l’absence de destination.
L’univers s’étend. En permanence, dans toutes les directions, sans exception et sans pause. Le Grand Attracteur s’éloigne donc, pas parce qu’il fuit, mais parce que l’espace lui-même se dilate entre lui et nous. L’énergie noire, cette force que la physique a nommée sans vraiment la comprendre, accélère le mouvement. Les modèles actuels suggèrent que cette accélération n’est pas près de fléchir. Résultat : notre galaxie court, mais l’horizon recule plus vite qu’elle n’avance. Un coureur sur un tapis roulant qui accélère sauf que personne n’a prévu d’arrêt.
UNE COURSE SANS ARRIVÉE, SANS FIN
Dans quelques milliards d’années, le lien gravitationnel se rompra. Le Grand Attracteur sera trop loin pour exercer la moindre emprise. La Voie lactée continuera sa route vers quoi, vers rien, emportée par l’élan d’une attraction qui n’aura jamais abouti. Il restera de tout cela une leçon d’humilité cosmique assez brutale : nous vivons à l’intérieur d’un mouvement que nous ne contrôlons pas, vers un point que nous n’atteindrons pas, dans un univers qui s’écarte de lui-même plus vite que quiconque ne peut le suivre. Ce n’est pas un voyage. C’est une poursuite éternelle d’un point qui n’attendra jamais d’être rejoint. L’univers, décidément, a le sens du tragique. Pour ne rien manquer de l’actualité liée à la cosmologie, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
François Deymier (rédaction btlv source Nature – photo home page @btlv via adobe stock)







