Dans une grotte perdue au cœur des montagnes espagnoles, des archéologues viennent de mettre au jour un témoignage exceptionnel de la spiritualité antique.
Plus de 120 inscriptions romaines, des bijoux, des offrandes et surtout les traces d’un culte rendu à une mystérieuse divinité féminine. Mais le plus troublant est ailleurs : Il semble avoir attiré les hommes, et peut-être leurs croyances, depuis plus de 24 000 ans. Une découverte fascinante qui nous entraîne dans les profondeurs de la terre, là où les anciens venaient chercher quelque chose que nous avons peut-être oublié.
Une ouverture discrète dans une falaise calcaire, quelque part dans les montagnes de la région de Valence, en Espagne, c’est ici que la découverte a été faite. Rien, à première vue, ne laisse deviner ce qui se cache derrière cette entrée. Pourtant, depuis des millénaires, des hommes et des femmes ont pénétré dans cette grotte, certains y laissant des peintures, d’autres des objets, des bijoux ou quelques inscriptions gravées dans la pierre.
Devant ce spectacle de la grotte de Cova Dones, les archéologues tentent de répondre à ces questions : Pourquoi venaient-ils ici ? Que cherchaient-ils dans l’obscurité ?
UNE DÉESSE OUBLIÉE AU FOND DE LA GROTTE
À plus de 200 mètres de l’entrée, les chercheurs ont identifié une salle qui semble avoir été utilisée comme sanctuaire à l’époque romaine. Sur ses parois et jusque sur son plafond, des inscriptions latines apparaissent à la lumière des instruments d’analyse. Elles sont parfois si discrètes qu’il est presque impossible de les distinguer à l’œil nu.
En 2024, les archéologues n’en connaissaient qu’une quinzaine. Après les campagnes de fouilles et d’étude menées en 2026, ils en ont recensé au moins 120. Un chiffre exceptionnel. Il s’agirait du plus important ensemble d’inscriptions latines jamais découvert dans une grotte de l’ancien Empire romain.
Mais ce n’est pas seulement leur nombre qui intrigue les spécialistes. Plusieurs de ces textes évoquent une divinité féminine appelée Domina, autrement dit « la Dame ». Dans trois inscriptions apparaît également un terme mystérieux : MALACI. Était-ce le véritable nom de cette déesse ? Une appellation locale ? Une référence à ses pouvoirs ?
Pour l’instant, les chercheurs ne peuvent pas trancher. Une piste laisse envisager un lien avec l’eau, omniprésente dans les profondeurs de la grotte. Mais il reste beaucoup à découvrir. Et c’est peut-être ce qui rend ce sanctuaire si particulier : deux mille ans après les dernières cérémonies romaines, nous savons qu’une déesse y était honorée, sans pouvoir encore dire précisément qui elle était.
DES FEMMES AU CŒUR DES RITUELS
L’autre surprise vient des personnes qui fréquentaient ce sanctuaire. Dans le monde romain, les inscriptions religieuses retrouvées dans les grottes sont majoritairement associées à des hommes. À Cova Dones, les choses semblent différentes.
Plusieurs noms féminins apparaissent dans les textes, et certaines femmes auraient même gravé elles-mêmes leurs dédicaces. Au sol, les archéologues ont retrouvé deux anneaux, un bracelet, des récipients et plusieurs objets liés au filage des fibres textiles.
Des objets modestes, presque intimes, qui racontent peut-être une autre histoire que celle des grands temples romains et de leurs cérémonies officielles. Car ici, il ne s’agissait pas nécessairement de célébrer la puissance d’un empereur ou d’une cité.
On venait peut-être demander une protection, remercier une divinité ou chercher une réponse à une inquiétude personnelle. Une naissance espérée, une guérison, ou la protection d’un être cher.
Ces interprétations restent des hypothèses. Les inscriptions ne permettent pas encore de connaître les intentions précises de celles qui les ont laissées. Mais une chose paraît désormais établie : les femmes occupaient une place importante dans la vie religieuse de ce sanctuaire. Et cela suffit déjà à changer notre regard sur ce lieu.
L’EAU, LES OFFRANDES ET LE MONDE SOUTERRAIN
Pour comprendre ce qui pouvait attirer les fidèles, il faut s’intéresser à la grotte elle-même. Dans la salle du sanctuaire, l’eau circule naturellement et forme de petits bassins au milieu des dépôts minéraux. Les chercheurs y ont identifié des offrandes déposées par les visiteurs de l’Antiquité.
L’association de l’eau, de la roche et des profondeurs n’a rien d’anodin dans l’histoire des religions. Bien avant les Romains, de nombreuses civilisations considéraient certaines sources et cavités naturelles comme des lieux privilégiés de communication avec les divinités.
Descendre sous terre pouvait alors prendre une dimension particulière. On quittait le monde familier, celui du soleil et des activités quotidiennes, pour pénétrer dans un espace où les repères disparaissaient. L’obscurité, le silence, le bruit de l’eau…
Tout pouvait contribuer à donner au lieu une atmosphère singulière. À Cova Dones, les chercheurs estiment que la concentration des inscriptions dans une même salle témoigne d’un culte organisé, et non de simples visites religieuses occasionnelles.
Mais son déroulement exact demeure inconnu. On ignore les paroles prononcées, les gestes accomplis et les croyances qui accompagnaient ces offrandes. Il reste seulement des traces. Et parfois, quelques traces suffisent à faire ressurgir tout un monde.
IL Y A 24 000 ANS, D’AUTRES HOMMES VENAIENT DÉJÀ ICI
C’est sans doute l’aspect le plus extraordinaire de cette découverte. Le sanctuaire romain ne représente qu’un chapitre de l’histoire de Cova Dones. En 2023, les archéologues avaient déjà révélé l’existence de plus d’une centaine de peintures et de gravures préhistoriques dans la grotte.
Certaines remontent à plus de 24 000 ans. Des chevaux, des cerfs, de grands bovins sauvages, mais aussi des signes géométriques dont la signification nous échappe encore. Ces représentations ont été réalisées bien avant les pyramides d’Égypte, bien avant Stonehenge, bien avant les premières grandes cités.
À une époque où nos ancêtres vivaient encore de chasse et de cueillette. Pourquoi avaient-ils choisi cet endroit ? Les chercheurs ont également identifié des formations naturelles de la grotte volontairement modifiées par les humains préhistoriques.
Autant d’indices qui suggèrent que la cavité possédait déjà une importance particulière. Bien entendu, rien ne permet d’affirmer que les croyances des artistes paléolithiques avaient un lien avec celles des fidèles de l’époque romaine.
Vingt-quatre millénaires séparent ces mondes. Mais il est fascinant de constater qu’un même lieu ait pu attirer, à des périodes aussi éloignées, des populations aux cultures si différentes. Comme si certaines caractéristiques de cette grotte avaient, génération après génération, continué de susciter la curiosité, le respect ou le sentiment du sacré.
POURQUOI L’APPELAIT-ON LA « GROTTE DES FEMMES » ?
Il reste enfin une énigme particulièrement troublante. Le nom ancien du site, Cova de les Dones, signifie « grotte des femmes ». Une appellation qui pourrait sembler anodine si les fouilles n’avaient pas révélé l’importance des femmes dans les pratiques religieuses de l’Antiquité.
Simple coïncidence ? Ou survivance d’une tradition très ancienne ? Virginia Barciela, de l’université d’Alicante, évoque la possibilité que ce nom conserve le souvenir d’une association particulière entre la grotte et les femmes, voire certaines figures surnaturelles féminines.
Il ne s’agit, pour le moment, que d’une hypothèse. Mais elle ouvre une perspective étonnante. Car les traditions populaires possèdent parfois une mémoire que les textes officiels n’ont pas conservée. Des lieux changent de fonction, les religions se succèdent, les populations se renouvellent, mais certains noms demeurent. Et avec eux, parfois, le souvenir déformé d’une histoire beaucoup plus ancienne.
UN MYSTÈRE ENCORE LOIN D’AVOIR LIVRÉ TOUS SES SECRETS
Aujourd’hui, les archéologues savent qu’ils sont face à un site exceptionnel. Les recherches sont loin d’être terminées. Une partie importante de la grotte reste à étudier et de nombreuses inscriptions attendent encore d’être déchiffrées. Peut-être permettront-elles un jour d’identifier cette mystérieuse Domina.
Peut-être découvrirons-nous à quelles occasions les femmes descendaient dans ce sanctuaire, quelles offrandes elles apportaient et ce qu’elles espéraient obtenir. Pour l’instant, la Cova Dones conserve une grande part de son mystère. Mais ce qu’elle nous raconte déjà est profondément humain.
Depuis des milliers d’années, les hommes cherchent des réponses aux mêmes interrogations. Ils veulent comprendre ce qui les dépasse, protéger ceux qu’ils aiment, donner un sens à leur existence et trouver, quelque part, une présence capable de les rassurer.
Certains lèvent les yeux vers les étoiles. D’autres construisent des temples. Et d’autres encore choisissent de descendre dans les profondeurs de la terre. Il y a deux mille ans, des femmes pénétraient dans cette grotte pour s’adresser à une déesse dont nous avons oublié le nom. Aujourd’hui, leurs inscriptions sont toujours là, et nous ignorons encore ce qu’elles venaient lui demander. Pour ne rien manquer de l’actualité liée aux grandes découvertes archéologiques, inscrivez-vous à la newsletter btlv.
Bob Bellanca (rédaction btlv source Université de Southampton – illustration home page @btlv via Chatgpt)









