La Terre pèse désormais six ronnagrammes. L’annonce a quelque chose d’un peu irréel, comme si le vocabulaire peinait à suivre ce qu’il prétend décrire. Ronnagramme. Le mot accroche, intrigue, fait presque sourire. Pourtant, il est le produit très sérieux d’une décision scientifique prise à Versailles, dans les salons feutrés où se redessine, tous les quatre ans, le langage universel de la mesure.
Il fallait bien en arriver là. Les chiffres, eux, n’ont jamais cessé de grandir. À force de manipuler des quantités qui débordent les tableaux, les scientifiques finissent par manquer de mots avant de manquer de zéros. La dernière fois que le système métrique avait été bousculé remonte aux années 1990. À l’époque, les chimistes réclamaient de quoi nommer l’invisible à grande échelle. Zetta, yotta déjà, ça semblait excessif.
Aujourd’hui, ces préfixes paraissent presque modestes. Ronna, issu d’une déformation du latin novem et du grec ancien ἐννέα, qui signifient tous deux « neuf » (en référence à 10⁰⁹), et quetta, préfixe (symbole Q) qui multiplie une unité par 10³⁰, entrent désormais en scène. Discrets dans leur sonorité, vertigineux dans ce qu’ils recouvrent. Un quettagramme, c’est un 1 suivi de trente zéros. Le genre de chiffre qu’on ne lit pas vraiment, qu’on reconnaît plutôt comme une masse compacte. Jupiter s’y loge sans difficulté : environ deux quettagrammes. La Terre, elle, se tient un cran en dessous, avec ses six ronnagrammes. Vingt-sept zéros. Une écriture ramassée pour une réalité qui ne l’est pas.
NEUTRINOS : PESER L’INVISIBLE
Pendant longtemps, on s’est contenté d’approximations plus rustiques. Des septillions de kilos, empilés laborieusement dans des notations interminables. On regardait la gravité, on en tirait des conclusions. Ça fonctionnait, plus ou moins, puis les neutrinos ont changé la donne.
Ces particules traversent la matière comme si elle n’existait pas. Des milliards passent à travers nos corps chaque seconde, indifférents. Sauf, parfois, lorsqu’ils rencontrent quelque chose d’assez dense pour les ralentir, les arrêter. C’est là que les chercheurs ont trouvé une idée presque élégante : compter ce qui ne ressort pas.
Au pôle Sud, enfoui dans la glace, l’instrument IceCube capte ces passages minuscules. Il observe, patiemment, les neutrinos qui entrent dans la Terre et ceux qui n’en sortent pas. Une sorte de radiographie cosmique. En comparant les flux, il devient possible d’estimer la masse qui fait obstacle.
Six ronnagrammes, donc. Et au cœur de cette masse, une concentration inattendue : près de la moitié dans le noyau. Environ 2,7 ronnagrammes tassés dans les profondeurs, loin de toute observation directe. Une densité presque abstraite.
UN LANGAGE À BOUT DE LETTRES
Reste cette question étrange, presque secondaire, mais révélatrice : comment nommer tout cela ? Le système métrique n’est pas seulement une affaire de calcul, c’est aussi une affaire de langage. Chaque préfixe doit tenir en une lettre. Beaucoup étaient déjà prises, verrouillées par des décennies d’usage. Certains, dans le monde du numérique, avaient pris de l’avance avec des termes comme « brontobyte » ou « hellabyte ». Improvisations tolérées, jamais reconnues, les lettres B et H étaient déjà occupées.
Il ne restait plus grand-chose : R et Q, deux options, pas une de plus. Ronna, quetta. Des mots choisis presque par défaut, mais appelés à durer. Ils devraient suffire pour un temps. Vingt ans, peut-être vingt-cinq. Après, il faudra recommencer. Inventer encore, bricoler avec les dernières lettres disponibles, trouver une manière de dire l’immensité sans la trahir complètement. Pour ne rien manquer de l’actualité de BTLV : inscrivez-vous à la newsletter btlv.
François Deymier (rédaction btlv source Sciencepost – photo home page @btlv via ChatGPT)







